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POLITIQUE

Que cherche Boko Haram au Cameroun ? Imposer sa philosophie, trouver des cibles faciles, capables de rapporter de l’argent au moment de la libération des otages ? Ou alors, du fait de l’attention particulière accordée ces derniers jours aux précédents rapts, une tribune pour donner au mouvement ethnico-religieux, une médiatisation nécessaire à sa reconnaissance internationale ? Ces trois questions toutes d’une pertinence égale, peuvent être déterminantes dans le combat que tentent de mener aujourd’hui le Cameroun, l’Etat fédéral du Nigéria, et les membres de la Communauté internationale qui se sont impliqués dans ce combat. Car dans ce Djihad à l’occidentale lancé contre le terrorisme tout court, et désormais contre le terrorisme à la Boko Haram, le premier combat ne résidera pas au niveau de la traque des individus qui viennent perpétrer des attentats, mais bien en la capacité des forces en lice de dévoiler la stratégie de cette secte dont la plus récente sortie, est liée à l’enlèvement de 223 lycéennes dans la localité de Chibok au Nigéria.

La thèse de l’idéologie

Elle n’est pas très avancée aujourd’hui pour justifier les actions menées au Cameroun. L’histoire apprend que, Boko Haram, de sa dénomination abrégée en haoussa groupe sunnite pour la prédication et le djihad, est un mouvement religieux du Nigéria classé comme organisation terroriste par les États-Unis. Ce mouvement fréquemment qualifiée de secte, est fondé par Mohamed Yusuf en 2002, avec pour objectif de faire appliquer strictement la charia dans tout le pays. Le nom « Boko Haram » signifie « L'éducation occidentale est un péché ». Boko (de book, « livre » en anglais, mais l'explication est contestée) est un alphabet latin, créé par les autorités coloniales anglaises (principalement) et françaises, pour transcrire la langue haoussa et, par dérivation, il désigne l'école laïque. Haram est un mot arabe signifiant « interdit » ou « illicite » dans l'islam. (Source : Encyclopédie Wikipedia)

Bien que revendiquant une filiation avec l'islamisme salafiste et les Talibans afghans, Boko Haram est fréquemment qualifié de secte. Selon Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du Nigeria chargé de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) : « le groupe tient à la fois de la secte et du mouvement social. Dès ses débuts, il est sectaire de par son intransigeance religieuse, son culte du chef, ses techniques d’endoctrinement, son intolérance à l’égard des autres musulmans et son fonctionnement en vase clos ». D'après lui, son discours est également très hétérodoxe : « la doctrine de Boko Haram ne correspond pas vraiment au modèle wahhabite : c'est une secte qui endoctrine et a recours à la magie. Certains fidèles de Boko Haram portent des grigris, cela ne ressemble pas vraiment à Al-Qaeda », conclut-il. Pour en finir avec l’idéologie, la plupart des spécialistes de questions islamistes ou des spécialistes du Nigéria pensent qu’il ne s’agit pas de la naissance d’une nouvelle faction d’Alquaïda en Afrique. Mathieu Guidère, professeur d’islamologie à l’Université de Toulouse-Jean Juarès, pense que Boko Haram est un mouvement insurrectionnel islamiste. Dénonçant la Constitution nigériane comme calquée sur les valeurs occidentales, Boko Haram déclare vouloir instaurer la Charia et un Etat islamique, sur l'ensemble du Nigeria. 

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A ce jour, tous les rapports produits sur les actions de la secte au Cameroun, tentent de mettre  de côté les actions menées par les camerounais d’un bout à l’autre. Si les camerounais pourraient faire partie de ces enlèvements soit comme informateurs ou comme guides, ils ne seraient pas, pour le moment, les instigateurs de ces enlèvements. En plus des revendications après les rapts on sait désormais qu’elles ne portent pas sur un quelconque respect de l’idéologie par le Cameroun. Mais bien sur la libération des otages. Ce fut notamment le cas le 19 avril 2013 dernier, lors de la libération de la famille Tanguy Moulin-Fournier. Ici, on apprend que monsieur Tanguy Moulin-Fournier, 40 ans, cadre de GDF Suez, son épouse Albane, 40 ans, leurs quatre fils âgés de 5 à 12 ans, et Cyril, le frère de Tanguy, avaient été libérés en échange de 10 à 12 personnes détenues par le Nigéria et le Cameroun, ainsi que de la somme de 7 millions de dollars versés (soit par le Cameroun ou par GDF Suez). Une rançon démentie par l’ancien Premier ministre  français Jean-Marc Ayrault.

Toujours pour contester la thèse de l’idéologie l’Imam Abu Muhammad Ibn Muhammad Abubakar, dans une sortie épistolaire rendue publique par Le Septentrion Infos, avait ouvertement dit que Boko Haram n’avait pas de problème avec le Cameroun. D’ailleurs, mettait-il en garde, les autorités camerounaises ne devraient pas se mêler de cette offensive qui les oppose au gouvernement nigérian. Ils n’ont jamais eu de problèmes avec le Cameroun et il ne faudrait pas que le Cameroun s’ingère dans une affaire qui ne le regarde pas. Au cas contraire, ils sont prêts a engager une guerre contre le Cameroun et tous ceux qui à travers le monde entier tenteront de s’opposer à eux. On reste sur une orientation géographique concentrée au Nigéria, avec des revendications propres au Nigéria.

La thèse de l’argent

Comme on vient de le dire plus haut, depuis 2013, le Cameroun a dépensé près de 3.349.970.000 de FCFA pour la libération des otages de la famille Moulin-Fournier, et un peu plus, s’il faut prendre en compte la libération du Père Georges Vandenbeusch, lui aussi enlevé dans la nuit du 13 au 14 novembre 2013, puis libéré le 31 décembre de la même année. Mais l’argent est-il la raison de l’entrée en territoire camerounais ? Pour répondre à cette question, il faut, une fois de plus plonger dans le passé récent de Boko Haram. En termes de financements, il faut distinguer plusieurs périodes. La période de 2003-2009 au cours de laquelle la secte bénéficie de financements notamment du gouverneur Sheriff ; la période 2009-2010 au cours de laquelle la secte entre progressivement dans la clandestinité ; et la période allant de 2011 à ce jour, qui consacre une sorte d’« embargo volontaire »sur les financements alloués à la secte islamiste.

Dans une interview accordée à Slateafrique, Marc-Antoine Pérouse explique qu’au cours de des années 2003-2009, Boko Haram vit des cotisations des membres. « Le fonds de commerce de Mohamed Yusuf, c’était les dons des fidèles à la mosquée ». Au cours de ces années, la secte est très populaire dans le nord-est et Mohamed Yusuf s’allie brièvement au gouverneur Sheriff. En fait, dit Marc-Antoine Pérouse, le gouverneur achète la caution de la secte pour gagner des votes. Donc, à partir de 2003 et jusqu’à 2007; peut-être même jusqu’à 2009 ; il y a des fonds dispensés par les gouverneurs du nord-est.

Après 2009, le mouvement devient clandestin, les cadres partent en exil et une partie des membres s’installe à Kano (métropole du nord du Nigeria, elle est la deuxième ville du pays en termes de population, Ndrl). Apparemment, ces membres qui venaient de se faire chasser de Maiduguri se sont mis d’accord avec les représentants politiques à Kano. L’idée c’était: «On ne vous attaque pas et vous ne nous attaquez pas, et vous nous donnez l’argent pour subsister.», ajoute Marc-Antoine Pérouse. Mais l’affaire l’argent va commencer à manquer. Avec les gros attentats comme celui contre l’ONU (l’attentat suicide, le 26 août 2011, contre la représentation des Nations unies à Abuja, capitale fédérale du Nigeria, Ndrl), les financements venus des gouverneurs ou de responsables politiques du nord vont s’arrêter. Une sorte d’embargo non imposé est pris, et Boko Haram se retrouve sans financements. Pour trouver l’argent, il faut donc se tourner vers ceux qui peuvent vite payer, ou inciter au versement des rançons. D’où la ruée vers les expatriés.

La thèse de la médiatisation

Dans les milieux djihadistes, la médiatisation est un outils essentiel pour une reconnaissance, et Boko Haram semble avoir pris la bonne décision dans ce sens. Surtout depuis l’enlèvement des 200 lycéennes. De la jeune Pakistanaise Malala à Michelle Obama, le hastag#BringBackOurGirls a fait le tour de la planète grâce au Web. Les personnalités réunies à Paris l’ont même repris mardi matin 13 mai dernier, en le francisant: «Dirigeants: Rendez-nous nos filles!» Mais cette campagne a-t-elle vraiment eu un impact? Le site américain Mashable lui attribue en tout cas le mérite d’avoir alerté les médias. Interrogé par 20 Minutes, Mathieu Pellerin, chercheur à l’Ifri, estime lui que la mobilisation de l’opinion a probablement participé à la décision de la France, des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne d’envoyer des équipes sur place. Mais «tout cela ne résout aucunement le problème sécuritaire que pose Boko Haram, qui n’a d’ailleurs pas connu de dégradation particulière depuis l’imposition de l’état d’urgence il y a un an, contrairement à ce qui peut être dit», s’est-il empressé d’ajouter. Pire, assurent certains experts, la mobilisation occidentale pourrait avoir des effets pervers. «Au Nigeria, cette indignation planétaire […] donne une notoriété immense au leader Aboubakar Shekau, qui devient l’icône de la lutte contre l’Occident, et qui arrivera sans doute à recruter davantage sur place», assurait l’islamologue Mathieu Guidère au journal français Le Figaro. «Cette campagne fait le jeu de Boko Haram», renchérissait Bertrand Monnet, spécialiste des risques criminels, dans une interview accordée à Europe 1.

Frégist Bertrand TCHOUTA


 

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